MF LIVOIR PETERSEN:le dialogue tonico-émotionnel (3)

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Les mots : gué sensoriel et culturel. Intérêt et limites

Les parents parlent au bébé en même temps qu'ils s'ajustent toniquement à lui. De quoi parlent-ils ?
De manière ordinaire,

ses proches lui parlent de ce qu'il éprouve. Plus précisément, de qu'il est supposé éprouver : 'mmhh, que c'était bon !', 'ohhh, quellle surpriise !!!'. Le pronom personnel 'tu' est souvent escamoté, remplacé par un 'je' identificatoire -'queee je suis bieeennn…', ou très souvent par 'on' -'oh la la, mais on n'est pas d'accord !' (1Houzel,1989). Le bébé n'est pas renvoyé à lui-même. Son interlocuteur rend compte à sa place de son état émotionnel, semblant le prendre en charge. Les termes choisis -des mots répétés, un vocabulaire restreint, des termes souvent métaphoriques- sont en rapport avec la vie imaginaire et la culture de l'adulte. Que véhiculent-ils ? La parole est, avec le toucher et le regard, un des moyens d'encordage délibérément utilisés. Il est celui par lequel les parents évoquent consciemment leurs propres objets mentaux, les traces de leurs expériences. Ils les proposent au bébé comme une source de régularités possible : des mots pour le dire sont autant de correspondances bien établies, des codes. Leurs liens avec la situation sont relativement stables, prévisibles et pourtant jamais tout à fait les mêmes : du bois pour penser plus loin, plus vite. Du matériau pour se penser ? oui et non

Les mots sont aussi des sons. Ils sont portés par une

prosodie. Les sonorités employées, la prosodie, l'éventuel coup de glotte qui les portent, comme les gestes associés, reproduisent dans les champs sonore, vibratoire, visuel, les contours des fluctuations toniques du bébé. Synchronisés et appareillés avec ce qu'il manifeste, ils sont la traduction vocale de ce qu'il éprouve, que l'adulte dise 'pas bon', 'fâché' ou 'content'. Du point de vue d'un bébé, cet aspect de l'ajustement est d'abord un gradient sonore : un gradient qui reflète les changements qui l'affectent, une harmonique auditive de son état tonique. Et souvent la conduite du bébé s'organise par rapport à ce gradient, s'oriente vers sa source et y trouve en signaux mimiques redoublant l'information sur son état. Les gradients auditifs qui prennent part au dialogue tonique participent au processus de représentation de soi. Le bébé n'apprend pas l'usage des premiers mots par instruction. Il reproduit une mise en forme tonique et utilise les sons pour ce qu'ils ont été pour lui : des codes sonores doublant son recrutement tonique. Réutilisés dans des contextes différents, leur fonction de communication se dégage progressivement. Comme tous les autres objets mentaux et plus encore, ces têtes de pont sonores de la mémoire des ajustements émotionnels passés sont évolutives à chacune de leurs remises en jeu. De plus en plus décontextualisées à mesure de leur usage, elles deviennent progressivement le support de catégories de plus en plus abstraites. Elles lui permettent d'évoquer tous les objets, dont le sentiment de soi dans tous ses états. Les émotions sont, comme toutes les représentations, le fruit d'un processus d'abstraction à l'oeuvre tant que dure la vie. Plus elles sont évoquées, plus elles tendent à perdre ou à remanier leur valence tonique, à la remobiliser et à la raboter. Mais il reste longtemps, attaché aux sonorités, quelque chose de la mémoire des premières fois, la mémoire d'un élan, d'une alarme, d'un sursaut, d'une orientation, d'un laisser-aller, d'un effondrement associé. Ultérieurement, la part de la mémoire des ajustements précoces inscrite dans la prosodie est elle-même langage, un langage mieux partagé que les mots. La trace des dialogues toniques est collée aux semelles des mots. C'est ce qui fait que le sens (au sens d'attribution de valeur, aller vers ou se détourner, et non de signification) d'un mot ou d'une expression peut être partagé. Plus encore que sa correspondance avec l'objet du milieu qu'il désigne, le sens d'un mot -et son possible caractère symbolique- tient à la valence tonico-émotionnelle qui reste liée à son énonciation. L'expression sonore tire son pouvoir d'évocation chez autrui du fait qu'elle reste un phénomène tonique : les mots conservent un peu de la mémoire de l'état dans lequel était l'organisme lorsqu'ils ont été initialement perçus. Les mots qui disent les émotions plus que les autres. Qu'on pense à la manière dont on peut dire -ou pas- 'mon amour' ! L'existence de cette catégorie d'objets mentaux concernant ses états fonctionnels est manifeste chez le petit enfant dès la fin de la seconde année. Il reprend les expressions de ses parents et leurs onomatopées favorites. Ils lui ont donné des 'mots' pour le dire : 'content' 'pas bon !'. Avant même leur expression vocale par l'enfant, un phénomène signe l'existence des émotions en tant que variations de soi, en tant que références internes : le changement de comportement des mères, vers 18 mois (Schore, 1996) : moins ajustées, plus éducatives, elles ne recourent plus au dialogue tonique que lorsque l'enfant a besoin d'un rappel à soi. Elles se sentent libres de formuler un avis différent, d'imposer un code culturel : elles savent que l'enfant a son quant-à-soi. Les expressions émotionnelles sont les parties émergées de la mémoire de nos mises en forme toniques : 'les bras m'en sont tombés', 'j'ai eu les jambes coupées', 'je vais péter un câble'. C'est par leur intermédiaire, lorsqu'ils sont entendus et partageables, que la mémoire peut être remise en chantier la vie durant. Parler reste le moyen d'enrôler l'autre à soi, à soi et à sa scène imaginaire (et de s'en protéger). L'enfant utilise ces mots ('câlin', 'porter') pour re-solliciter les situations de dialogue tonique qui lui ont permis de se penser comme une entité. Il s'en sert à la place du dialogue tonique, pour se consoler ('maman', 'biberon'…). Enfin, tous les mots lui sont bon dans ses tentatives de contrôler, moduler, utiliser ou cacher ses réactions toniques.
Mais gardons-nous de surinvestir cet aspect du dialogue tonique : sa valorisation peut induire en erreur. C'est prêcher dans le désert que de parler à l'enfant de ses émotions sans s'ajuster toniquement à lui
.
Et il est souvent préférable, voire simplement possible, de s'ajuster à lui que de lui parler. Ce n'est pas parce qu'on a dit au bébé qu'il était triste, que l'enfant qu'il est devenu est en capacité de reconnaître en lui la tristesse. C'est parce qu'on le lui a dit en étant triste avec lui de sa tristesse. Quand, à deux ans, l'enfant dit 'gentil' ou 'fâché', il mobilise pour qualifier ce qu'il éprouve, les traces remaniées des ajustements. Et ceux-ci n'opèrent pleinement que sous condition d'une synchronisation, d'une simultanéité qui ne laisse pas le temps de réfléchir… logiquement. Parler peut entraîner l'adulte à penser, à privilégier les relations de causalité logiques entre ses objets mentaux, à raisonner. Il se désynchronise alors des réactions du bébé. Quand le dialogue tonique est nécessaire au bébé, qu'il se désorganise et que l'adulte perd son latin, l'urgent est de rester en lien sur un mode non verbal. C'est, témoin du cri du coeur, le seul qui permette dans ces moments une réelle synchronisation et un encordage.
Ce que nous venons d'évoquer du côté du bébé vaut pour ses partenaires. Pour les adultes aussi,
les mots ont une fonction facilitante de l'ajustement.
Ils sont facilitant dans la mesure où, en tant que moyens d'un dialogue intérieur, ils sollicitent des traces qui correspondent à des expériences de même nature : redondants, ils formulent autant qu'ils formatent ce qui se vit, d'une génération à l'autre. Les mots peuvent aussi assurer (je reviens à la métaphore montagnarde) les adultes quand ils s'engagent dans le dialogue tonique. Car se pencher sur un bébé peut être l'occasion de perdre sa propre assise. Pendant ce rapprochement physique, les traces de nos propres expériences précoces sont mobilisées. Elles trouvent là une occasion rare : la possibilité d'être réactualisées, et donc remaniées. Elles s'invitent dans l'écheveau des traces qui font le sentiment de soi, elles font intrusion dans l'image de soi installée, opérationnelle, familière aux autres. Pour prometteuses que soient ces réactualisations imprévues, elles peuvent être bouleversantes. Des mots qu'on ne reconnaît pas siens peuvent tomber de la bouche ou s'arrêter aux bords des lèvres. Le risque de déstabilisation peut alors être contenu par un discours raisonnable qui respecte les règles de causalité logique : les mots y ont perdu de leur souffle, et leur chaîne retient le locuteur. Le discours qu'il tient à l'enfant lui permet de 'se remettre' de son émotion et de s'ajuster a minima. Mais à trop en user, quand ils sont là pour ligoter ou pour abstraire, quand ils ne sont là que pour ne pas laisser s'exprimer le corps –je devrais dire l'organisme mais ce mot m'écorche encore les lèvres quelquefois, les mots peuvent aussi être une entrave au dialogue tonique. Les mots roulent pour eux. Ce que les mots charrient est propre au locuteur. Quand ils parlent trop à celui qui les prononce, ils limitent sa disponibilité à l'éprouvé du bébé. Ils le conduisent à lui imaginer d'autres besoins, d'autres émotions que celles qu'il manifeste. Le grand corps qui les énonce remet sur le métier la mémoire de ses expériences. Sa scène imaginaire peut s'imposer comme écran entre le bébé et lui s'il l'investit trop. Elle le plonge dans des émois qui ont leurs racines dans des situations bien différentes de l'actuelle, à son insu. L'écart ordinaire entre les besoins du bébé et ceux que son parent lui prête se creuse : l'adulte s'engage dans un dialogue tonique approprié à un autre, à celui qu'il pense avoir été par exemple. Malgré les bonnes intentions qui y président, les préconisations des équipes de soin ont quelquefois des effets du même ordre : celui de découpler le bébé ou l'enfant malade de son parent. Ce risque est particulièrement important quand il y a plus de mots prononcés du côté des particularités de l'enfant que du côté de ce qui en fait un enfant. Désorientés par les particularités du bébé, les parents s'appliquent à suivre les recommandations, à etre de bons parents d'enfant prématuré, déficient sensoriel, trisomique.... Ils s'évertuent à s'ajuster à la pathologie, au risque ou au déficit décrit. Alors le chariot des représentations verse naturellement, durablement. Une partie du bébé disparaît, cachée derrière ces images propres aux parents et lourdes d'un sens ignoré des soignants qui les ont induites sans le savoir. Il perd un peu plus de chances de convertir ses états toniquesen émotions. Ses parents aussi.

Conclusion

La représentation de nos états toniques nécessite, comme il en va de tous les phénomènes, que leur perception puisse être rapportée à des éléments qui lui préexistent.

Représenter requiert la possibilité d'un rapprochement. Notre constitution - notre morphotype et sa physiologie- est le premier référentiel. Il est d'origine phylogénétique. Le second est environnemental : c'est l'ensemble des sources sensorielles du milieu avec lesquelles un individu peut entretenir des relations stables. Progressivement s'ajoute un troisième référentiel, ontogénétique, élaboré à la croisée des deux premiers : notre mémoire des expériences antérieures. Leurs traces se comportent comme des anticipations. Sans cesse remaniées, leur fonction de référence - de reconnaissance et de prédiction- s'accroît encore lorsque, devenues relativement stables et indépendantes de nos relations au milieu, elles sont évocables. Elles ont l'avantage d'être explicitées … et raisonnablement réfutables. Ne disposant pas encore de ce référentiel, pour se représenter en tant qu'entité malgré ses fluctuations toniques, le bébé a la ressource de se constituer un 'arrière-fond' grâce aux régularités qu'il peut établir avec son milieu. Mais il n'existe pas de référence sensorielle sans perception du recrutement tonique associé, sans perception de lanmobilisation concomitante de son organisme. Le bébé sort de cette impasse théoriquengrâce au milieu humain. De potentiellement gênantes, ses fluctuations toniquesndeviennent le moyen d'instaurer de nouvelles régularités dès lors qu'il est encordén(autant qu'il s'encorde) par des personnes de son entourage émotionnellement ajustées à ses réactions. Par personne interposée, il se trouve pourvu de repères sensoriels (et culturels) dépendants de lui autant que d'autrui. Représenter son organisme en tant qu'entité nécessite l'assistance d'un facteur de cohérence externe : les proches d'un bébé se relaient dans cette fonction. C'est au travers des ajustements tonico-émotionnels -toniques du côté du bébé, tonicoémotionnels du côté des adultes- qu'il découvre la permanence de soi et la succession de ses états émotionnels. Ils rendent possible la représentation de son organisme comme une entité. La synchronisation sensitivo-sensorielle lui permet de se penser comme un tout, quelles que soient ses adaptations fonctionnelles. En même temps et de ce fait, il éprouve celles-ci comme des écarts toniques, comme des états de soi et non comme des configurations discrètes, séparées. Les émotions sont la part variable de la représentation de soi.
Ses proches remplissent pour lui cette
fonction miroir
-fonction qu'il recherche et contribue à maintenir- essentiellement durant les deux premières années : le temps nécessaire à l'élaboration de quelques objets mentaux en rapport avec ses états toniques. Dans certaines situations, les effets de miroir pourraient ne pas être suffisants, soit parce que cette fonction est insuffisamment endossée par l'entourage du bébé, soit parce qu'elle s'interrompt trop tôt, soit parce que le bébé ne la sollicite pas, ne l'entretient pas, ou ne peut l'utiliser. Elle pourrait aussi être trop présente et durer trop longtemps. Dans le premier cas, son absence ou son évanouissement trop précoce pourrait générer des troubles envahissants du développement. Dans le second, une dépendance à l'égard des relations sociales s'installerait. Le dialogue tonico-émotionnel est opératoire toute la vie. Dans l'hypothèse avancée, il génère des gués sensoriels qui, au fil des mois, permettent au bébé -et à toute personne en situation d'éprouvé non représenté- de (se) penser ses états d'âme. Si son impact est celui que je viens de décrire, il devrait pouvoir être largement utilisé dans les soins, en adaptant le cadre et les modalités de son utilisation à l'âge et aux besoins de la personne.
C'est en fait ce qui se passe souvent, à notre insu et par surcroît.
Peut-il en être autrement ? Si oui, comment ?

Références

AJURIAGUERRA

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