MF LIVOIR PETERSEN:le dialogue tonico-émotionnel (2)

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(suite de l'article publié page 1)

La perception : une activité, un phénomène global, une expérience sensorielle et sensitive

Quand il a des capteurs, quand il y a un gradient, le bébé découvre des contrastes (par exemple la ligne d'insertion des cheveux) et s'y intéresse (Haith, 1980). Sitôt qu'il en a fait le tour, il en cherche d'autres, comparables mais différents (les sourcils, les yeux).
Sur la base de ces combinaisons qu'il a découvertes, il revient aux premières formes, les précisent. Ce phénomène se retrouve dans tous les champs sensoriels. Les captures sont

simultanées : le bébé perçoit des fluctuations de longueurs d'onde auditives et visuelles, il n'est pas à l'abri d'un flux gravitaire s'il est manipulé, et il peut aussi subir des flux tactiles, sans compter les gradients olfactifs et thermiques pour peu qu'il soit déplacé. Il perçoit et traite ces changements simultanément. De plusieurs entrées sensorielles, il peut même dans certains cas n'extraire qu'un seul invariant, un seul algorythme, valide par exemple à la fois dans le champ visuel et dans le champ auditif : sur un film, un bébé de 4 mois peut reconnaître visuellement le cheval dont il a précédemment entendu le galop (Spelke, 1979). Il faut ajouter à ces expériences sensorielles une autre dimension : il ne perçoit pas seulement ce qui se passe à l'extérieur de lui, mais aussi -et en même temps- ce qui se passe en lui, dans son organisme. La perception est un phénomène global (Vurpillot & Bullinger, 1981). Pour revenir à l'exemple précédent, il ne perçoit pas seulement les contrastes lumineux mais aussi les mouvements de ses yeux et de sa tête qui vont souvent de pair. Enfin, en plus des changements de forme et de consistance de ses muscles squelettiques, il perçoit ses rythmes biologiques, les changements d'état de ses viscères, et les modifications des rapports entre les segments de son organisme (Vasseur, 2000). Le bébé dispose de capteurs internes, de pression, de mouvement, de déplacement, de tension qui lui indiquent ce qui se passe en lui. Ces contrastes sont soit intercurrents (il avait faim quand le téléphone a sonné), soit secondaires à la stimulation : selon l'effet que produit sur lui ce qu'il voit, son organisme s'anime ou se fige, tend vers la source de la stimulation ou s'en détourne.
Nous n'avons jusqu'ici rien dit que ce dont l'expérience clinique nous convainc : un bébé perçoit ce qui vient de lui en même temps que ce qui vient du dehors ;
il perçoit en même temps les changements qui s'imposent à lui, ceux qu'ils provoquent en lui et ceux que sa réaction génère autour de lui
: s'il entend un bruit violent, son organisme réagit par une hyperextension qu'il perçoit en tant que recrutement tonique et qui crée de son fait d'autres gradients sensoriels. Ce constat que la perception est un phénomène global, qu'il peut mobiliser -en particulier lors des premières expériences- une grande part de notre activité cérébrale est banal, mais il n'est pas sans conséquences dans le processus de représentation. La trace centrale fonctionnelle -le bassin de recrutement neuronal mobilisé- correspond au traitement des signaux auditifs, des signaux liés à la mobilisation des muscles squelettiques et viscéraux, et des autres signaux sensoriels engendrés par le fait qu'il a sans le vouloir déporté son regard ailleurs, modifié son rapport au champ gravitaire, etc... Dans la trace que laisse l'expérience, la réaction de son organisme pèse donc très lourd. Elle est à l'origine de l'essentiel des changements qu'il a à traiter. A. Bullinger fait ce constat que le bébé a non seulement connaissance de son organisme en même temps que du milieu, mais qu'il n'a jamais connaissance que des changements de son organisme : rien n'arrive à son cerveau qui n'ait été médié par la constitution et la mise en jeu de son organisme. Son cerveau étant isolé dans la boîte crânienne et la perception nécessitant un ajustement tonique, il ne connaît que les réactions de son organisme. Son organisme est son milieu, le seul qu'il connaisse d'expérience. Son organisme -pas seulement son cerveau- se trouve donc être, avant la constitution d'une scène imaginaire, le (seul) moyen et la mesure de tout ce qui lui arrive ! Dans un état donné, il constitue un référentiel qui acte les changements du milieu, en témoigne.
Il est le support et le moyen de tous les rapprochements, de toutes les comparaisons. Et il est aussi, nous venons d'en parler,
source de fluctuations dans ses rapports avec le milieu.
En exagérant à peine, on pourrait dire que son activité de rapprochement est susceptible de diminuer, voire d'annuler, sa fonction de référentiel sitôt qu'elle s'exerce ! Au mieux, le bébé, l'enfant, l'adulte ne connaissent les changements du milieu  qu''associés', 'colorés', 'entachés' des changements que ses réactions toniques ont généré en lui : il n'est pas de connaissance initiale du milieu indépendante de la nature de nosréactions. Au pire, découvrir peut empêcher de penser. Récapitulons les aspects de la perception que nous avons mis en exergue :
- la perception du bébé dépend de sa constitution et de ce qu'il y a dans son milieu,
- il ne peut faire d'expérience que sur la base de nouveaux rapports qu'il établit entre son organisme et son milieu,
- son activité modifie le contenu de sa perception.
- chacun de ses états fonctionnels est un référentiel dans sa connaissance du milieu.
Nous repartirons de ces constats après avoir envisagé ce que devient la trace, la mémoire, d'une expérience.

L'élaboration des objets mentaux

Notre point de vue (théorique) sera toujours celui du bébé, d'un petit d'Homme qui n'aurait pas encore de scène imaginaire peuplée d'objets mentaux, mais dont chaque expérience participe à leur matrice. L'impact sensoriel et la réaction du bébé par laquelle il s'en saisit mobilisent des connexions neuronales préexistantes ou potentielles. Leur mobilisation, d'autant qu'elle est répétée, laisse des traces. Prenons l'expérience de la clochette dans le test de Brazelton : 'dingding', et le bébé se tourne du côté de la clochette. Au second tintement, la réaction se fait moindre, et ainsi de suite : on dit qu'il y a habituation. D'un point de vue comportemental, il y a extinction graduelle de la réponse. En termes d'imagerie cérébrale, le bassin de recrutement se circonscrit. Placez la clochette de l'autre côté, l'habituation est à refaire :

la connaissance du phénomène est relative à la relation que l'enfant a entretenue avec le gradient sensoriel. Sa réaction d'alarme puis d'orientation, à droite et non plus à gauche, mobilise des circuits qui ne sont pas identiques. La trace n'est pas la même. Bébé n'a pas connaissance de l'existence d'une clochette mais connaissance de la réaction de son organisme à un son venant de sa droite ou de sa gauche. C'est en faisant varier la relation de l'enfant au bruit d'une occurrence à l'autre qu'on obtient une habituation qui n'est plus liée à la localisation du son (Lécuyer, 1994).Pour qu'il ait graduellement connaissance de sa source, il faut y associer des entrées  tactiles et visuelles qui vont remanier la trace existante. Dans les conditions ordinaires, l'entourage d'un bébé remarque d'autant moins le moment où il arrive à la connaissance d'une source sensorielle qu'il la présume d'emblée existante pour lui. Dans ce processus, l'objet mental correspondant à un objet du milieu dériverait des traces laissées par les premières expériences. La mémoire se comporte comme une somme d'anticipations (Livoir-Petersen, 2006). La trace d'une première occurrence fonctionne comme un attendu qui se trouve remanié lors de sa remise au travail par la suivante. Ce remaniement se fait dans deux directions : D'une fois sur l'autre, les traces rassemblent, concentrent graduellement les caractéristiques des objets du milieu explorés (Werner & Kaplan,1963). La relative stabilité du milieu permet que le bébé fasse varier sa relation à chacun d'eux : forme, couleur, texture, consistance de l'objet se précisent d'une expérience sur l'autre. De manière imagée donc abusive, le bébé passerait de 'oh, ça change tout le temps' à 'ça se déforme', puis à 'c'est mou', ou de 'ça ne change pas' à 'c'est solide'. Par intégration, les qualités propres à l'objet se trouvent spécifiées. L'enfant de deux ans évoque des objets mentaux correspondant aux objets du milieu sur lesquels ont porté ses perceptions ('balle', 'musique', 'maman') à partir du croisement de ses expériences sensori-toniques. Ce remaniement lui permet aussi de séparer, de distinguer, la part liée aux réactions de son organisme de ce qui est propre à cet objet. Progressivement, ce qui appartient à l'objet du milieu se dégage des informations concernant son état, ses mouvements. Piaget (1936) parle d'une désanimation progressive de ces objets. Comme on rabote un objet en bois, comme on sculpte une pièce de marbre. D'une expérience à l'autre, les éléments issus de ses fluctuations tonico-viscérales du moment se distinguent : orientation du tronc, déplacement d'un membre, accélération des rythmes, expérience de la sudation…. Ces informations constituent un reste qui nous intéresse au plus haut point : cette part de la trace concernant ses recrutements toniques est à l'origine du sentiment de soi. C'est avec ce reste que l'enfant construit son moi, dans le même temps, avec les mêmes moyens.

La scène imaginaire

Faisons un point intermédiaire : un bébé naît sans scène imaginaire, sans possibilité d'évoquer ce qu'il est et ce qu'il y a autour de lui. Il la construit avec sa mémoire de ses expériences sensori-toniques, dont les traces se stabilisent et se remanient. Les premières traces sont globales : elles ne sont pas spécifiques à un objet donné du milieu, elles concernent la relation qu'il a pu établir avec lui. Les traces se précisent lors de leur remise en jeu. Au fil de ses expériences, le nourrisson distingue ses anticipations à propos des objets et des phénomènes du réel, et elles deviennent moins dépendantes de la relation qu'il a pu et peut établir avec eux. La plupart des objets de pensée restent évolutifs toute la vie. Au même titre que les autres objets du milieu (la tête de maman, le bruit du téléphone, le petit canard du bain, la petite cuiller), son organisme prend place sur cette scène imaginaire : 'moi' (en France : 'moi, je', on peut se demander pourquoi). Ces objets mentaux, ces traces relativement stables, prennent à leur tour unefonction de référence qui supplante celle du rapport sensoriel. Et l'objet 'moi' plus que tout autre.
Le processus qui permet l'élaboration de l'objet 'moi', puis 'mon corps' est de même nature que celui qui permet l'élaboration de l'objet 'balle', ou 'cuiller'. La matrice du sentiment de soi correspondant à
l'intégration de la plupart des configurations fonctionnelles de son organisme.
D'une fois sur l'autre, le nourrisson perçoit les changements (de consistance, de rapports) et se distingue comme un objet stable du milieu, puis en distingue progressivement les segments, d'autant plus que les  modifications de leurs rapports sont stables. Il étoffe une image de soi globale et fonctionnellement articulée. Subissant les mêmes phénomènes de différenciation et d'intégration que les autres traces, des objets mentaux afférents à lui se précisent en fonction de la récurrence des postures, de la maturation de son organisme et de la diversité des mises en situation. Ce processus reste dépendant du fait que la comparaison soit possible : on n'affine des objets de pensée que lorsqu'on peut solliciter des schémas déjà existants. Et de ce point de vue, l'élaboration d'une entité 'soi' correspondant à l'organisme quel que soit son état tonique, ne va pas de soi !


La représentation de l'organisme comme une entité suppose résolu le problème suivant :l

'enfant ne peut caractériser un objet mental correspondant à un objet du milieu ou à son organisme, que dans la mesure où l'une ou l'autre source potentielle de changement reste silencieuse. Il a besoin d'un référentiel.
Or connaître implique éprouver, et éprouver, c'est percevoir en plus du stimulus sensoriel, au minimum un changement d'orientation (pour tendre l'oreille par exemple), au maximum un opisthotonos, une débandade du transit ou un affolement du rythme  cardiaque. Il n'y a pas de connaissance sans modification du référentiel auquel il rapporte la nouveauté : son organisme. L'expérience d'un changement dans le milieu s'accompagne d'une expérience d'un changement en lui, plus ou moins important. Dès que des objets mentaux sont en place, c'est à eux -c'est à dire à des traces relativement stables qui ont une vie propre- que l'enfant comme l'adulte réfère la plupart du temps ce qu'il vient de vivre : 'ce n'est pas pareil', 'il est plus/moins ceci ou cela'.Notre imaginaire fait la plupart du temps office de référentiel
.
C'est sur cette scène que se font les comparaisons. Cette possibilité relaie la référence sensorielle au milieu, et nous affranchit en partie de notre dépendance à l'égard de celui-ci.

La représentation de soi

En l'absence d'objets mentaux, le référentiel tient soit dans la stabilité de l'état du bébé, soit dans la stabilité du milieu extérieur.

 

Dans les conditions ordinaires de vie, que se passe-t-il ? Lorsque le bébé ne peut rapporter les changements qu'il éprouve à une 'image' de soi préexistante, il active de lui-même un référentiel. Il peut se tourner :
- vers le milieu inerte : il peut gigoter et percevoir de manière prévisible le plan du lit,'se tenir' visuellement à un point lumineux  clignotant quand son transit se précipite, à une odeur lorsque le coeur s'accélère du fait de la douleur. Le verbe 'se tenir', en lien avec la notion d'appui souvent utilisée en clinique, correspond au maintien par le bébé d'un rapport fiable à un gradient du milieu, quelle que soit sa nature (un rythme sonore ou lumineux par exemple).
- vers le fonctionnement de son organisme : il peut crier et entendre ses cris, il peut fermer ses doigts sur la paume, et en sentir la pression ; il peut se ratatiner ou se tendre, retrouvant un formatage musculaire suscitant des sensations familières, et produisant des gradients sensoriels connus (sensations vestibulaires, tactiles, visuelles…). Les stéréotypies sont une forme caricaturale, instrumentée, de ces régularités fonctionnelles (Livoir-Petersen, 1993). Il peut aussi se pétrifier et se tenir coi. Ces deux sources lui sont disponibles. Mais outre le fait que la plupart ne sont plus accessibles quand son activité est très désorganisée (la chute de la vigilance prend alors le relais),

l'appel à une stimulation sensorielle ou au fonctionnement de son organisme comme référentiel présente de gros inconvénients. Lorsqu'il est soutenu, l'appel à ces ressources pervertit durablement l'instrumentation de son organisme. L'agrippement à des sources sensitivo-sensorielles le laisse dépendant de celles-ci. La fréquence ou la persévération de ce recours a des conséquences structurelles : dévoyées à cette fin, les régurgitations, l'hyperventilation, puis -chez l'enfant- l'hyperactivité et toutes les formes de stéréotypies sont source de dommages par détournement des moyens instrumentaux, de limitation, de désocialisation. Certains comportements des personnes autistes en fournissent des exemples caricaturaux (entraînant une projection sternale, un raccourcissement des tendons d'Achille ou l'irritation de leurs proches).

Chez le bébé, pensons aux réactions en opisthotonos. Une extension de ce type peut survenir lors de changements rapides et importants dans le milieu. Le recrutement tonique modifie sa posture et peut bouleverser ses paramètres végétatifs. Sa conduite cesse d'être orientée par les gradients sensoriels : nous disons que le bébé se désorganise. Le plus souvent, l'entourage a à coeur de faire cesser cette situation. Il arrive que certains bébés recherchent par la suite cet état de désorganisation : cette configuration est devenue pour lui une posture de référence, associée à une trace qui devient un recours –avec tous ses effets handicapants, sans pouvoir s'intégrer au creuset tonico-postural de base. Il en vient à passer d'un état tonique à l'autre, dont aucun ne peut contribuer au processus de représentation de l'organisme comme entité. Les fluctuations d'état du bébé n'ont pas toujours l'ampleur d'un opisthotonos, mais elles sont permanentes et souvent notables. S'il arrive qu'il passe en clic-clac d'une configuration à l'autre, d'éprouvés de soi hypotoniques à des éprouvés hypertoniques, qu'il peine à asseoir un entre-deux et des transitions, la situation est rarement celle-là. Pour fréquentes que soient ses embardées toniques, tout porte à penser que l'amplitude des écarts n'empêche pas que leurs traces soient rapportées au creuset sensori-tonique de base, contribuant à l'élargir. Il faut dire que, dans les situations ordinaires, un bébé bénéficie souvent de la présence d'un adulte. Il semble que, pour intégrer les différentes versions fonctionnelles de son organisme, le bébé requière l'assistance de ses proches. Ni l'activité familière de son organisme, ni les relations stables qu'il entretient avec le milieu inerte ne lui donne accès à une représentation de son organisme et de ses fluctuations toniques comme le fait cet autre facteur : le milieu humain.

Les fonctions du milieu humain dans la représentation de soi

Un bébé est rarement laissé seul avec les conséquences de sa réactivité, et d'autant

moins qu'il est aux prises avec des fluctuations toniques de grande amplitude Les personnes proches de lui sont par nature sensibles à ses réactions et plus encore à ses désorganisations. Quelqu'un vient à sa rescousse et son intervention a en général trois fonctions : La première relève d'une intention. Elle vise, dans la mesure du possible, à supprimer ou restreindre le gradient sensoriel. Elle permet ainsi au bébé de retrouver sinon son état antérieur, au moins un état proche de celui-ci. Dans le cadre théorique présenté, il retrouve un référentiel interne, il 'se retrouve' : il récupère la capacité de traiter les changements externes par comparaison, d'en préciser la nature et la source. Il peut explorer. Les moyens instrumentaux sont à nouveau disponibles La seconde fonction est intrinsèque : une personne familière est source de stimulations sensorielles connues, elle constitue donc un référentiel en soi. Les informations que le bébé y trouve constituent un volant sensoriel , un 'buffer' qui amortit, tamponne les changements venus d'ailleurs, une masse inertielle supplémentaire. Se rapprocher de son parent est le moyen, dans la mesure où le comportement de ce dernier est globalement prévisible, de se remettre à comparer, donc à penser. Facteur d'homéostasie, valet sensoriel familier, le milieu humain a une troisième fonction à l'égard du bébé via l'empathie qu'il peut lui témoigner. Je parlerai ici de l''empathie au sens de démarche, volontaire ou non, qui nous porte à partager ce qu'éprouve le bébé, et qui se manifeste par un ajustement tonique, dynamique, à son état. Mais à quoi peut bien servir l'empathie ? A 'rassurer' le bébé ? Faire cesser la nuisance y suffit largement : laissé à lui-même, il retrouve son état antérieur et enclenche un processus de représentation bien souvent dans le même laps de temps, sinon plus rapidement, qu'assisté par empathie. Pourtant, nous continuons de manifester de l'empathie à nos enfants. Intuitivement, cela semble même être un aspect essentiel de nos vies.

Le dialogue tonique et sa perception par le bébé

Un bébé éveillé reste rarement seul longtemps et d'autant moins qu'il 'se' manifeste. Il perçoit alors simultanément son recrutement tonique et les réactions des personnes qui s'occupent de lui. Je fais l'hypothèse que

l'expérience physique qu'il fait de l'ajustement d'autrui co-détermine -avec sa constitution- la possibilité qu'il a de se représenter comme une entité fonctionnelle. C'est la perception de cette co-variation qui lui permet  de constituer des objets mentaux à propos de son organisme (comme un tout) et de ses fluctuations (comme autant d'états émotionnels). Les fluctuations tonico-émotionnelles des personnes de l'entourage d'un bébé acquièrent un statut très particulier lorsqu'elles sont temporellement synchrones et vont dans le même sens que les modifications qu'il éprouve du fait de sa réactivité propre. Elles ont alors le statut d'harmoniques ou de fractales de sa propre mise en forme. Comme dans le phénomène des fractales, il y a changement d'échelle. Elles magnifient sa mise en forme, la lui rendent perceptible. Les ajustements de l'adulte sont pour lui le moyen de percevoir dans un champ sensoriel les modifications de rythmes et de contours qu'il éprouve musculairement et viscéralement. En accordant le rythme, la forme, l'intensité de sa prosodie, de ses gestes, de ses pressions, de ses regards à ceux du bébé (Condon, 1977), la personne qui s'occupe de lui se comporte comme un miroir sensoriel de ses contours, de son envergure, de sa consistance et de leurs fluctuations. Les personnes qui s'ajustent émotionnellement à un bébé traduisent ses variations sensori-toniques dans un registre sensoriel qu'il perçoit en même temps que son recrutement tonique.

Dans ces moments qu'Ajuriaguerra (1962) a qualifié de 'dialogue tonique', deux phénomènes se conjuguent : la présence du parent fournit au bébé un volant sensoriel de base : quel que soit son état émotionnel, l'adulte conserve le même morphotype (sa ligne d'implantation des cheveux, la couleur de ses yeux, l'ovale de son visage). Nous avons vu la fonction de cet apport de 'connu' pour restaurer une référence, lui  permettre des rapprochements. Mais il n'a plus la même manière de l'habiter. S'y ajoute un reflet du degré de tension que le bébé lui donne à percevoir (et à penser). Correspondant à la différence tonique que le bébé éprouve, son ajustement met à sa disposition un volant sensoriel d'amplitude comparable. Le bébé est mis en capacité de représenter ses états toniques sous forme d'émotions grâce à la perception des changements toniques de ses proches. Plus précisément, grâce à sa perception simultanée de ses réactions et de celles d'autrui. L'effet est lié au couplage entre son éprouvé tonique et sa perception sensorielle des réactions d'autrui lorsqu'elles sont accordées et synchrones à ce qu'il éprouve. Avec ou sans intention, ces moments sont le moyen d'une restauration tonique et d'une restitution sensorielle de son éprouvé.

Le couplage des deux types de signaux agit comme une véritable

traduction. Sur le plan neurologique, l'information sensorielle est traitée centralement de manière controlatérale et somatotopique dans des zones qu'on repère ultérieurement comme des homonculus (alors que l'information intéroceptive est, elle, bilatérale et diffuse). La traduction sensorielle des signaux somesthésiques permet d'alimenter l'ébauche du schéma corporel, de le préciser, autrui lui prêtant ses contours. Dans la thèse proposée ici (inspirée des réflexions d'A. Bullinger), les homonculus sensoriels du bébé seraient au départ des bassins de recrutement où s'intègrent les perceptions des manifestations successives de son partenaire : largement habités par des signaux venant d'autrui bien que le concernant, ou le concernant bien que venant d'autrui. Combinant la perception de ses fluctuations toniques et celle des gradients sensoriels venus de son parent, le bébé utilise celui-ci comme un miroir où il voit le reflet de sa propre réaction. Ce reflet lui permet d'en graver des traces somatotopiques de plus en plus précises. L'effet 'miroir' (concept depuis longtemps utilisé dans plusieurs courants psychanalytiques), serait alors cet emprunt que le bébé fait à l'adulte qui s'y prête. Pour le bébé qui s'y intéresse, l'ajustement tonico-émotionnel de son parent constitue une source de repères animés relativement à ce qui s'émeut en lui. Il constitue ce qu'à partir d'expériences et de modélisations différentes G. Haag (1988) et par A. Bullinger nomment un 'arrière-fond' stable : non parce qu'immobile mais parce que synchrone. En même temps que le bébé fait l'expérience tonique que son organisme est un, son partenaire co-variant met à sa disposition -au travers de changements visibles (mimiques, diamètre pupillaire), sonores (prosodiques), tactiles (consistance), vestibulaires (postures), olfactifs, thermiques…- une réflexion sensorielle fluctuante de ses propres contours. Il constitue une source multimodale et intégrée de gradients sensoriels concernant son état. Dans la mesure où ils sont perçus de l'enfant, ses ajustements précisent ou ajoutent un caractère somatotopique à la perception de ses propres variations toniques : il fait fonction de patron.

Les caractères de l'encordage et ses aléas

Pour parler de cet effet des relations précoces émotionnellement ajustées, nous utiliserons le terme d'

encordage (Livoir-Petersen, 1998). Cette image montagnarde raconte aux sujets –dotés d'une scène imaginaire- que nous sommes devenus ce que pourrait être la situation d'un bébé : en nécessité d'être encordé/de s'encorder pour passer au-dessus de ces gouffres, de ces ruptures du sentiment de continuité, que génèrent ses fluctuations toniques lorsqu'elles sont relativement amples. Encordés à d'autres êtres humains, il est 'assuré' par leur intermédiaire. Ceux-ci ont doublé leur propre référentiel initial, sensoriel, d'un second : le panel des objets mentaux qu'ils ont élaborés et qu'ils partagent pour l'essentiel avec les autres membres du groupe. Dans la plupart des situations déstabilisantes pour le bébé, l'usage qu'ils peuvent en faire garantit l'un et l'autre, leur évite de 'dévisser' d'une activité de rapprochement, d'un niveau de comparaison. Non pas que le bébé ne puisse passer ces 'abîmes' seul : dans des moments où aucun rapprochement n'est apparemment possible entre ce qu'il éprouve et ce qu'il 'attendait', sans assistance de la part de son entourage, il peut toujours recourir à une chute de la vigilance, à une instrumentation fonctionnelle du soma, à un agrippement sensoriel à un aspect fixe ou récurrent du milieu. Il sait se 'cramponner' ou se coller. Mais nous avons vu que ces solutions ne sont pas ou peu évolutives : il en reste dépendant. Leur usage infléchit durablement son développement en dévoyant ses ressources à des fins de nécessité immédiate. La mémoire de ces épisodes n'entre pas dans le flux des traces qui sont remaniées de jour en jour dans les relations sociales. Alors que les traces des moments de dialogue tonique, soumises à façonnage et érosion dans le flot de leurs occurrences multiples, précisent un objet 'moi', elle reste en rade ou creuse un sillon parallèle. La part de mémoire des configurations fonctionnelles de l'organisme du bébé qui n'est pas couplée aux réactions d'autrui se transforme selon des contraintes individuelles qui ne les socialisent pas, ne les acculturent pas. Des cercles vicieux s'installent rapidement et la précocité de leur implantation détermine la gravité du trouble du développement qui s'ensuit.
A partir de facteurs initiaux divers, le maintien de ces accommodements pourrait aboutir cliniquement aux
syndromes autistiques
. Au plus tard, dès le troisième trimestre -avec l'accès à l'autonomie ou à l'occasion d'un changement de cadre-, tout ou partie de l'activité de l'enfant est détournée à cette fin : maintenir un sentiment continu de soi, malgré l'importance des changements éprouvés. Il y assujettit son organisme (habitus hypertonique ou fluctuations toniques instrumentées, conduites répétitives..), ses proches (tyrannie domestique). Ces enfants restent malgré tout éminemment dépendants des effets des modifications du milieu sur eux et de leur propre croissance. Dans cette perspective, un syndrome autistique n'est pas une maladie : c'est la conséquence sévèrement handicapante de phénomènes comparables à nos petits recours ordinaires, lorsqu'ils ont été précocement mis en service et massivement utilisés. Le maintien, à l'inverse, d'une dépendance à l'égard de la fonction miroir d'autrui  conduit le bébé, puis l'enfant, à instrumentaliser d'autres conduites. Il ne peut maintenir une activité de rapprochement entre deux moments, deux états de son organisme, sans contribution sensorielle de la part de ses proches. Durablement et largement instrumentées, ces conduites de sollicitation sociale à tout va sont également à la source de cercles vicieux qui altèrent durablement son développement. Ces deux modes de réponse au besoin d'un sentiment continu de soi peuvent coexister. Chacun des noms donnés à ce phénomène –dialogue tonique, couplage, synchronisation en psychologie du développement, étayage et miroir en psychanalyse (Winnicott, 1950), accordage dans la seconde année de vie (Stern, 1977), encordage- en souligne une modalité ou une fonction. Nous n'aborderons pas ses aspects neurologiques, et en particulier la part qu'y prennent vraisemblablement les neurones miroirs. A peine listerons-nous quelques-unes de ses caractéristiques :
L'encordage est
mutuel
: comme le dit bien le terme de 'dialogue' tonique, l'ajustementest bilatéral ou n'est pas. C'est un phénomène doublement actif : ce qui enrôle le bébé tout-venant est son intérêt pour les gradients sensoriels, et en particulier des gradients chez ses congénères : il développe des conduites pour les susciter et participe activement à l'ajustement dynamique de ses partenaires. C. Trevarthen (1978) a remarquablement décrit cette part essentielle que prend le bébé, allant plus tard jusqu'à faire l'hypothèse de sa recherche d'un double, voire de l'existence d'un double imprimé dans son propre cerveau. L'encordage est global et multimodal : c'est toute la somesthésie du bébé, lefonctionnement de son organisme tout entier, qui se trouve traduite en termes sensoriels: les caresses de la mère sont légères quand il est tranquille, elles se font plus appuyées quand il se tend. La traduction n'est pas seulement tactile. L'effet miroir n'est pas que visuel, le moi-peau n'est pas que tactile. Pensons par exemple à l'omniprésence des gradients vestibulaires dans les relations parents/enfants. La traduction est à tout moment plurielle, redondante : ces inflexions ne lui sont pas seulement données à sentir, mais aussi à voir dans la pupille, à entendre dans la voix, à éprouver dans les manipulations de ses proches. Cette diversité et cette redondance, procédant de l'état  émotionnel dans lequel est le parent plus que de ses comportements volontaires, lui permettent d'intégrer l'ensemble de ce qu'il éprouve.
Les modalités d'ajustement sont spécifiques à notre espèce
(species-specific
). Le phénomène décrit ici est bien sûr à rapprocher de l'empreinte chez l'animal, décrit par les éthologues dans le milieu des années 70. Chez l'homme, il est aussi culturel : l'encordage se fait diversement selon des conventions sociales de la culture du groupe dans lequel naît le bébé. L'ajustement souligne ou estompe les réactions de l'enfant - on se référera aux travaux de Gibson (1966), sur le codesign et l'affordance.
Enfin, l'encordage est parlé
.
Nous avons jusqu'ici laissé aux partenaires du bébé le soin de penser et de parler pour lui. Voyons comment il en vient à dire lui-même ses étatstoniques, ses émotions.      (suite page 3)

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