MF LIVOIR PETERSEN:le dialogue tonico-émotionnel (1)

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Le dialogue tonico-émotionnel : un gué qui permet au bébé

de passer d'une succession d'états toniques à des états d'âme

M.F. Livoir-Petersen (Pédo-psychiatre, CHU de Montpellier, mf-petersen@chu-montpellier.fr)

 

 

Résumé :

 

Admettons qu'un bébé n'ait pas d'émotions, que les émotions soient des représentations, les représentations de nos états toniques. Les événements que ses proches -et lui-même devenu grand- désignent par le terme de 'surprise', 'colère' ou 'joie'… correspondent à une succession de mises en forme toniques de son organisme. Il ne les a pas encore représentées. L'observation du développement de l'enfant en milieu naturel et de ses aléas porte à penser que, pour représenter ses états toniques, le bébé est doublement dépendant de ses relations à son entourage : (a) Par leurs soins, les parents limitent les changements internes ou externes qui l'affectent, ils diminuent leur impact et les écarts toniques dont il est le siège. (b) Par leurs ajustements émotionnels, ils faciliteraient la représentation de ses états toniques : ce qui opère alors serait leur fonction de miroirs sensoriels de la réactivité du bébé. Le nourrisson accèderait à une représentation de soi comme entité grâce aux covariations du dialogue tonique ou, si on veut être plus précis, à la perception qu'il a de l'ajustement d'autrui. Cette hypothèse devrait pouvoir donner lieu à des applications thérapeutiques et à leur évaluatioreprésentation, objet mental, sentiment de soi, corps, interactions précoces, autisme.

La première partie de ce texte a fait l'objet d'une communication orale aux journées de  thérapie psychomotrice de Nîmes ('le Tonus dans tous ses états', mars 2008) et doit être publiée dans la revue 'Thérapie psychomotrice'.

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Le terme d'émotion est actuellement si étroitement associé aux représentations que nous nous faisons de nous-mêmes, qu'il peut être choquant de dire qu'un bébé n'a pasd'émotions. Comme si cela lui retirait une qualité. S'il est avéré que le bébé dispose dès les premiers jours de vie d'un large jeu d'expressions émotionnelles (Ekman, 1980) il y a pourtant lieu de s'accorder sur ce qu'on entend par émotion. Nous caractériserons provisoirement une émotion de deux manières : a)

l'émotion est une représentation, b) c'est la représentation par celui qui l'éprouve d'une modification tonique de son organisme, en rapport avec la valeur qu'il a accordée à la situation (ou à la pensée) qui l'affecte. Dans ces conditions, l'émotion d'un bébé est la représentation par celui qui en est le témoin, de son état tonique et du sens qu'il lui prête. Car les configurations toniques expressives qui existent dès la naissance ne sont pas connues comme telles par ce même bébé qui les manifeste. Ce sont les membres de son entourage qui les reconnaissent comme des émotions. Un bébé est, mais il n'a pas de représentations qu'il existe. Il est ému, mais il n'a pas d'émotions : il n'a pas la représentation qu'il est ému. Ce sont les autres qui le disent, qui le pensent : il naît dans un milieu social qui pense à lui, qui pense pour lui, heureusement. Ce que ses proches nomment de termes génériques comme 'surprise', 'colère', 'joie', etc, ou du mot encore plus abstrait d'émotion', sont les formes que prend sa réactivité, sans qu'il le sache encore. Ces attributions de valeur dépendent de l'idée que l'adulte se fait du bébé, de ses besoins et de ses réactions. Lui prêter de telles représentations, c'est lui attribuer une conscience de soi et du monde comparable aux nôtres, dont tout porte à penser qu'il n'en dispose pas. C'est mettre au début ce qu'on espère trouver à la fin : un sujet en partie conscient (de ce) qu'il est. C'est à André Bullinger (2004) que je dois d'avoir travaillé sur cet espace conceptuel existant entre un état tonique et sa représentation, après avoir longtemps ferraillé contre cette possibilité-même. Avec le recul, il apparaît que différencier ces deux aspects, identifier cet écart, a été à l'origine d'un tournant dans ma pratique de soin. Cette distinction m'a conduite à réfléchir sur le processus par lequel un bébé passe d'un état tonique à un état émotionnel, à faire de ce processus un objet d'étude et à développer des axes de soin en rapport avec lui.

Parler de la représentation par un bébé de ses états toniques oblige à préciser ce que pourrait être le processus de représentation. Nous avons tous éprouvé ce qui sera décrit dans la seconde partie du texte. La première partie, relativement pauvre en métaphores, pourra paraître plus éloignée de la clinique. La raison en est que, si l'usage de métaphores facilite la transmission, il constitue aussi un risque : elles peuvent convier à l'esprit des images qui nous éloignent de ce que peut vivre un bébé, un infans qui, lui, n'en dispose pas encore. Plus que d'ordinaire, dans cette réflexion dont l'objectif est d'incarner le développement cognitif, les mots seront à la fois nos amis et nos meilleurs ennemis.

Le processus de représentation

une notion clé : la comparaison, le rapprochement

une notion clé : la comparaison, le rapprochement

Tout se passe comme si l'essentiel de la scène imaginaire dont nous disposons, avec des 'objets mentaux' correspondant aux objets du milieu, se mettait en place dans les deux premières années de vie. Nous entendrons par objets mentaux des traces cérébrales relativement stables qui ont leur vie propre, sans préjuger de leur degré de conscience ni de leur substrat biologique. Un de ces objets acquiert une importance particulière : l'objet 'soi' ou 'moi', par lequel l'enfant peut (se) désigner lui-même comme objet du milieu. Comment en arrive-t-il là ? Nous prendrons comme postulat que notre possibilité d'élaborer des objets mentaux s'enracine dans des expériences sensitives et sensorielles précoces. Nous arriverons à cette hypothèse que la représentation de soi nécessite de prendre autrui comme source sensorielle. Pour caractériser l'activité de représentation, un mot pourrait suffire : comparaison (Schlinck, 1925). Représenter, c'est-à-dire transformer des pans de mémoire en objets de pensée pour partie manipulables dans un faire-semblant, nécessite de pouvoir faired des comparaisons.Ce mot de comparaison a un grand inconvénient : il est justement métaphorique, adultomorphique. Il sera utilisé au sens de rapprochement, de mise en correspondance, en rapport, (en anglais peut-être 'matching') au sens spatial, physique, de ces termes. L'idée sous-jacente est que chacun de nos objets de pensée et plus encore ceux qui sont évocables ('la balle', 'l'eau', ''le temps', 'l'amour', 'moi', 'papa'..) seraient issus d'une
 succession d'expériences comparables pouvant être rapprochées les unes des autres
(Livoir-Petersen, 2006). A terme, l'idée et l'objet coïncident si bien – au moins dans l'usage que nous en avons- que nous oublions qu'il s'agit d'un objet mental, une configuration du fonctionnement cérébral liée à une mémoire.
Rebroussons chemin : initialement, de quoi dispose un bébé au niveau central ? De sa constitution et des traces qu'y laissent ses expériences du milieu. Dès que les capteurs dont son organisme est porteur sont fonctionnels, il fait l'expérience de contrastes. A. Bullinger (1996) insiste sur ce fait : une expérience est la perception d'un écart. Le bébé trouve ces écarts dans les gradients (lumineux, sonores, odorants, gravitaires …) qui existent dans son milieu ou qu'il provoque par ses mouvements et ses changements d'état. S'il n'y a pas de gradient (si le champ visuel ou olfactif est stable, s'il est tenu immobile…), il ne perçoit rien. Il ne perçoit pas de gradient non plus s'il ne dispose pas de capteurs : nous n'avons ni moustaches, ni sonar. Nous ne sommes pas sensibles aux gradients électro-magnétiques ou radio-actifs.
L'organisme du bébé, comme  la 'nouveauté' : de nombreuses expérimentations ont montré qu'il se tourne préférentiellement vers des formes visuelles différentes de celles qu'il connaît déjà.
Mais présentons-lui un phénomène radicalement différent, il s'en détourne : la nouveauté, ce vers quoi nous nous orientons, est toujours une nouveauté relative (Mc Call, 1977).
La nouveauté n'est perceptible que sur la base d'un contraste, c'est-à-dire

d'une similarité minimale qui permet des rapprochements.

Il n'existe de perception que par différence, par rapport à du connu (ou de l'existant). L'activité de perception peut être comparée à un phénomène de capture, de saisie, ou de mise en correspondance sur la base de rapprochements. D'autres phénomènes physiologiques permettent d'imager cette mise en correspondance : on peut penser aux anticorps qui reconnaissent les antigènes en les encastrant. De manière générale, une cellule ne laisse entrer des molécules que si les récepteurs de sa membrane peuvent les

reconnaître par un jeu de rapports complémentaires. Dans le champ perceptif, ce sont les capteurs, sensoriels et sensitifs, qui sont nos moyens de saisie, les instruments de nos rapprochements. On pourra préférer le terme

de rapprochement dans le champ perceptif, et garder celui de comparaison lorsque le phénomène mobilise une mémoire plus élaborée, sous forme d'objets mentaux.

de rapprochement dans le champ perceptif, et garder celui de comparaison lorsque le phénomène mobilise une mémoire plus élaborée, sous forme d'objets mentaux.

 

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